SUR LA PEINTURE DE RANOU KADI

Ranou Kadi combine trois formations dans le domaine artistique : un Diplôme de L’École Nationale Supérieure des Beaux Arts (Alger), un Diplôme de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (Paris) et une Licence d’arts plastiques (Paris). La première lui apporte une forme de liberté dans la pratique plastique, la deuxième une technicité et un sens de l’esthétique, tandis que la troisième induit à la fois questionnement et compréhension.
Une complémentarité des approches de la création qui rejaillit sans cesse dans sa production.
L’artiste baigne dès son plus jeune âge parmi les animaux et particulièrement les oiseaux qu’il possède et élève. Il pense à devenir vétérinaire, puis éthologue pour assouvir cette passion du vivant, mais finit par choisir les Beaux Arts. Dans tous les cas il s’agit de trouver le cursus qui lui permettra de comprendre notre nature. Et c’est d’un point de vue artistique qu’il va mener cette (en)quête.

C’est en toute logique qu’il choisit la peinture comme médium puis qu’enfant c’est elle qui lui permettait de reproduire l’objet de son affection. D’ailleurs Ranou Kadi explique ne pas trop aimer dessiner. Il ne pratique quasiment pas l’esquisse, pourtant celle-ci est bien présente mentalement. Le contact avec la matière va venir troubler l’idée initiale. Commence alors une lutte avec elle pour composer, structurer et équilibrer l’espace de la toile. En effet, cette matière n’est pas inerte, comme la terre glaise elle réagit sous la pression du pinceau.
Triturer cette matière c’est comme malaxer une idée enfouie en lui qu’il s’agit de faire remonter afin qu’elle jaillisse sur la surface de la toile. La matière est mise en tension pour devenir le vecteur de sa pensée profonde. L’artiste n’engage jamais ce jeu sensuel avec la peinture à l’huile sans avoir préalablement fait subir un sort à sa toile :
projections de peinture, passages sous la pluie. Une transformation qu’il observe avec attention, laissant la neutralité initiale de la toile s’évanouir au profit d’une surface rugueuse, accidentée. C’est sur ce terreau déjà riche que le combat commence. Répartir la couleur et appliquer la matière sont une seule et même action. En effet l’artiste gère la couleur en même temps qu’il travaille la peinture. La matière est comme teintée dans la masse.
Une méthode qui lui permet d’établir un équilibre entre les éléments. L’objectif est bien de former une entité et non de donner à voir un aspect plus qu’un autre.
Cette même logique est appliquée à l’intégration d’objets dans sa toile à la faveur d’une œuvre parfois composite. Sa présence cristallise une idée pour mieux l’ancrer dans la réalité. L’introduction d’un objet doit être de l’ordre de l’évidence : la toile doit l’accepter dans sa composition pour maintenir cet équilibre recherché.
Fautrié, Tapiès et Rauschenberg sont des peintres que Ranou Kadi affectionne particulièrement et on descelle l’influence que chacun peut avoir sur sa recherche plastique.

Outre ces peintres du 20e siècle, l’artiste s’intéresse à la statuaire grecque pour ses aspects hiératique, figé et direct du traitement de la figure. La représentation d’oiseaux — motif récurrent depuis plusieurs années et faisant écho à sa passion de jeunesse jamais disparue — s’inscrit dans cette logique pour aboutir à des formes simples. L’animal semble poser pour le peintre ou capté dans un moment d’immobilité.
Au-delà de l’affection qu’il porte aux oiseaux, ceux-ci lui permettent de révéler le paradoxe de l’Homme, tout à la fois capable de vénérer des êtres vivants au travers de divinité (Horus) et des siècles plus tard de massacrer des oiseaux migrateurs. L’Homme détruit l’objet de son désir.

Que ce soit par la matière, par la couleur ou l’éventuel sujet induit, Ranou Kadi espère provoquer une vibration chez le regardeur quelle que soit sa nature, esthétique ou interrogative.

Virginie Baro

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Peindre un oiseau est un défi. Ranou Kadi ne s’y est pas trompé, car comme de nombreux artistes avant lui, il tente de percer un mystère qui sans cesse lui échappe.

On retrouve cet animal représenté dans toutes les cultures, associé à de nombreuses symboliques et histoires originelles. En cherchant à s’approcher plus près de l’essence de l’oiseau, c’est aussi sur lui même que l’homme s’interroge. C’est une approche de l’ordre du spirituel.
Cette thématique est nouvellement abordée dans l’œuvre de Ranou Kadi qui peignait avant essentiellement des toiles abstraites. Le point de départ de ce changement a été l’exposition Comme un oiseau qui s’est tenue à la Fondation Cartier à Paris en 1996 .

Depuis l’artiste étudie avec feu livres et documentaires sur ce sujet. Il décortique la posture, la poésie d’une procession, le caractère d’une espèce qui fait son piquant, ayant lui-même une préférence pour les oiseaux lourds, les oiseaux africains, ceux de son enfance peut être aussi. La diversité des espèces est telle que chaque oiseau est l’occasion de renouveler le travail pictural, de changer d’approche de part l’étrangeté ou la singularité de l’animal choisi pour sujet, figé dans un cri ou dans un geste.

Observer un oiseau c’est repartir plus riche d’une expérience qui confronte le visible, le réel et le merveilleux. Peindre un oiseau c’est se laisser gagner par le sentiment du temps et de l’espace. Suspendre l’envol. Immortaliser sur la toile l’instant qui nous a ému sans nécessairement que l’on en sache le pourquoi.

Sophie Dutot

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Faire bloc ou se désunir. Souder ou scinder, avec une infinie lenteur – cela peut prendre des années, voire des siècles. Voilà ce qui me vient en premier lieu à l’esprit. Je découvre la peinture de Ranou Kadi comme un étrange terrain d’action. Une scène où se joue une tension sourde. Les personnages ? Des blocs de matière brute et vivante – masse dressée, buste, pavé, socle, tronc de pierre, trophée. C’est du solide. De la pierre dure, parfois plus tendre, friable, crayeuse. Mais le plus souvent, on pense à des monolithes, des stèles, des menhirs pourquoi pas, non finis. Mais qui bougeraient – oh ! à peine, dans un mouvement imperceptible, non visible à l’œil nu, mais rendu possible par la révélation de la peinture. Qui sont ces monolithes ? Je dis « qui » car ils semblent correspondre, même de très loin, avec la figure humaine. Cet univers pictural est toujours au bord de la figuration ou de la défiguration, c’est selon. A travers telle masse ou telle brume, on croit distinguer une oreille, un œil ou son orbite, une bouche. Des visages s’effacent, s’enfouissent ou reviennent à la surface. La matière recèle parfois des silhouettes de plein pied. Des formes oblongues comme momifiées, couchées – dans des sarcophages ? Ou debout, arc-boutées, en attente d’un événement.

Quelque chose s’est passé, il y a longtemps ; quelque chose est en train de se dérouler ; quelque chose adviendra. Le temps est primordial, dans cette peinture-là. On peut dire qu’elle a du vécu : elle le porte sur elle, elle est faite de strates successives, chacune, quoique recouverte, étant encore palpable, nerveuse. Si d’épaisseur il est question, celle-ci est toujours dense, jamais molle. On devine ce qui a été frotté, brossé, on voit ce qui a été creusé, fissuré, griffé, écorché. Des croûtes se forment au-dessus des hiéroglyphes gravés dans la pierre, taillés dans l’écorce. Chaque toile est un palimpseste.

Leur équilibre ne va pas de soi. La culbute menace, l’embarcation pourrait se retourner, le monticule se renverser, mais tout tient pourtant, dans un conglomérat bizarre de matière, qui semble défier les lois de la pesanteur. Tel pot de fleur, qui a fait le vide autour de lui, semble se départir de sa surface d’appui. Avec les années, la peinture de Kadi a aussi évolué. A gagné en lumière et en verticalité – la roche est devenue érectile, s’est dressée, façon totem. Le fond s’est éclairci. Les teintes terreuses et cuivrées des débuts ont laissé le pas à plus de coloris vifs, de blancheur crémeuse. Du lait, Kadi prend aussi la peau, sa pellicule si troublante. Car il affectionne la transformation. Il y a bien de la sculpture dans cette peinture, dans sa manière de tailler, de buriner, de modeler, de contracter. Il y a aussi de la chimie, de la géologie. Un travail formidable de solidification, de fusion, de patine, de gel et de dégel.

N’est-ce pas la peinture elle-même, dans son caractère le plus matériel (sa pâte, ses traits, ses pigments…) que Kadi met en scène ? L’élément minéral domine, mais pointent aussi des substances organiques, végétales. On dirait que la pierre gonfle, qu’elle verdit, qu’elle s’effiloche, que des épines ou des poils poussent dessus. Elle renferme aussi un cœur qui rayonne. Et puis un beau jour, un ruisseau de bleu au-dessous d’elle, elle s’envole comme du papier journal. Ou comme une lanterne en papier de soie.

Jacques Morice (Journaliste à Télérama)

 

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DÉMARCHE ARTISTIQUE

Ranou Kadi m’a présenté ses peintures destinées à la Galerie Bernanos. Rue du Sénégal, à Belleville , il avait entreposé une vingtaine de toiles, aboutissement de ses dernières années de recherche.

Modeste dans son propos, son travail prend un risque: celui de la peinture. Avec simplicité, il développe son motif: l’effacement de la figure, précisément du visage. Figure – tantôt rétractée, flottant dans l’espace opaque du fond, tantôt en expansion cloisonnée, redoublant la sructure même du châssis, tantôt évanescente dans la densité du fond.

La particularité du travail de Ranou Kadi tient au fait que ce jeu apparition – disparition n’est pas tant donné comme effet de peinture que produit par la peinture. A la virtuosité technique est préféré un lent travail d’imprégnation , recouvrement, brossage, frottage, grattage proche de la teinture ou de la patine. Les masques – visages inclus dans la picturalité du fond y trouvent leur densité et le tableau y trouve sa transparence.

C’est dans ses grands formats, peut – être parce que le visage est alors hors échelle, que le travail de Ranou Kadi prend toute sa mesure. Un tableau en particulier présente, flottant dans la densité cotonneuse d’un écheveau de glacis, une masse oblongue légèrement inclinée. Plus sombre que le fond, elle creuse d’un orifice: bouche ouverte. Puis elle s’anime de deux accents: les orbites. Mais le tout se défait dans une transparence bleutée. Tout à l’heure compacte, la figure s’effiloche pour s’effondrer dans l’épaisseur du fond. L’image du visage qui s’y trouve sédimentée est déjà érodée. Cette stratégie du « chavirement » est bien ce qui permet à Ranou de trouver la liberté de peindre encore et malgré tout.

Jean Da Silva, Responsable du département Arts Plastiques – Université Paris 1 – St Charles – Sorbonne